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Archives XXIII

Les paradoxes de Léon Bellefleur


J’ai contemplé plusieurs œuvres non figuratives et mon choix s’est arrêté sur celle de l’artiste Léon Bellefleur. L’œuvre de Monsieur Bellefleur occupe les pages quarante-six et quarante-sept du numéro Été 1982 de la revue Magazine’Art : c’est sur ce thème abstrait que j’écrirai. Considérer cet exercice facile serait mentir; j’ai laissé l’image dormir dans ma tête jusqu’à ce qu’elle vienne d’elle-même m’inspirer, l’espace d’une nuit, juste avant que le sommeil me gagne. Ainsi, je tenterai de traduire mon inspiration en mots sans trop laisser le chaos s’installer. En ce treize décembre, jour de l’atelier d’écriture, mon crayon a grande peine à suivre mes idées, tant elles éclatent et se bousculent dans ma tête, un peu comme les traits de peinture de la toile de Bellefleur.

De cette œuvre me sont apparus des paradoxes : la mort et la vie, la beauté et la laideur, la tempête et le calme.

D’abord, la mort. J’avais en tête une scène comme j’en avais vu au cinéma : les yeux du mourant se ferment sur la vie, s’ouvrent sur la mort et s’enchaînent alors des images luminescentes : un vortex prismatique cède la place à un passage infini. Le tout se passe à une vélocité incroyable, comme l’âme était aspirée par un trou noir, en route vers l’au-delà. Puis, plus rien. Une nuit éternelle.

À ce scénario souvent exploré et exploité, j’ai greffé le mien : mes images, mes impressions. D’accord pour laisser le rideau tomber, d’accord un passage tracé dans une explosion de lumière--comme si je filais à toute allure dans une allée d’arbres de Noël. La première sensation de mourir serait comme essayer un manège extrême pour la première fois : j’ai peur et je suis complètement dépassée par la vitesse. Mais une fois le premier plongeon passé, la confiance s’installe; je reconnais l’aspect sécurisant du manège et je peux lâcher prise.

Le tourbillon frénétique peut-être étourdissant, même agressant à la limite. J’aimerais fermer les yeux, mais mon corps ne m’appartient plus. Mon âme voltige dans l’après vie. C’est à la fois inquiétant et fascinant. Puis, tel un téléviseur attaqué par une onde étrangère, surgissent devant moi des images intermittentes, cassantes, vagues ou précises; des sentiments et des émotions tous aussi mêlés. Des souvenirs apparaissent et défilent dans le désordre, sans aucune considération pour l’ordre chronologique. Des débris de mémoire aussi percutants qu’une pluie d’astéroïdes. C’est le bon vieux cliché du « film de sa vie qui se déroule à toute vitesse », seulement, le responsable du montage est d’une incompétence crasse.

Le moment tant appréhendé approche…le calme éternel après la course folle. Mais quel genre de tranquillité? Le néant? L’endroit, au contraire, semble familier : ce noir d’encre pimenté de blanc… C’est l’espace! Ainsi c’est cela, mourir? Flotter dans le vide sidéral? Partir à la dérive dans la mer de l’infini? Ne faire qu’un avec l’univers? Je réalise plus que jamais que je suis une infime particule parmi tant d’autres; une éphéméride décrochée du firmament, tombée sur la terre. J’étais atome, je devins cendre; je suis poussière d’étoile.

Pourtant, la tristesse ne vient pas alourdir ce constat. Je me sens légère et tout est si serein, ici! Je n’ai plus mal, je n’ai plus froid et je ne suis plus fatiguée. Les soucis de l’humanité ne m’atteignent plus. Comme j’ai envie d’explorer cette dimension nouvelle!

Le temps, grand ennemi des mortels, s’est dissout dans le cosmos.

Je me concentre un peu et remarque que la configuration des étoiles a changé autour de moi. Ainsi, par la pensée, je vais et viens dans l’immensité? Quelle découverte! Je pars explorer ce vaste territoire. Sédentaire sur la terre j’étais, pèlerine des astres je serai. Il fallait bien mourir pour changer de vie!


Puisque le titre annonce l’aspect paradoxal du texte, je vois également la vie dans le tableau de M. Bellefleur. Un aspect moins poétique de la vie : la maladie. Serait-ce l’influence de mon rhume, ou cette manifestation artistique me rappelle me rappelle le virus qui vit en moi. Les coups de pinceau évoquent en moi l’assaut impitoyable de la lumière, des images, des sons ou des mouvements, criards, sur mes sens. Le virus, lui, s’en réjouit; il se sent fort et puissant. Il tourmente mes sinus, ma tête, mes yeux et même ma peau. L’ensemble du tableau ressemble étrangement au brouillard épais de mon cerveau. Un brouillard complice des malaises sur mon enveloppe charnelle contaminée… Et alourdie par la fatigue causée par une succession de nuits blanches où j’étais trop occupée à débloquer ma plomberie nasale pour dormir. Quand aux pigments jaunes …je me passerai de commentaires.

N’est ce pas naturel, après tout, de parler de parler de l’infiniment petit (virus) après avoir parlé de l’infiniment grand (univers)? Ces éléments sont aussi indissociables que le bien et le mal.

Aussi dépendants l’un de l’autre que deux organismes vivants tels que le biologique—en l’occurrence l’être humain—et le microbiologique— virus bactéries de tous genres. Bien sûr, la cohabitation entre ces organismes est plus destructive que constructive car l’un se nourrit de l’autre pour survivre. Résultat : pour se donner des forces, «l’invité » affaiblit « l’hôte ». Parlons donc des anticorps : afin de se protéger de certaines maladies, il faut être malade, ou injecté de la substance contaminée. Ironique, non?

Il est difficile de ne pas faire de parallèle avec les humains : notre planète a donné toutes ses ressources pour donner la vie à des parasites qui, en retour la détruisent et se détruisent eux-mêmes. De la création naît la destruction, et ce, jusqu’à la disparition complète de toute espèce terrienne. Que de contradictions en ce monde!

Et pendant que notre planète mourra, une autre, à des années lumières de nous, sera en train de naître. Fascinant comme cycle! Ça donne un peu le tournis…tout ça à cause d’un artiste appelé Léon Bellefleur!


Nathalie Benoît
2004-12-13

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