Istanbul,Turquie
Le 15 mai, 1966
Salut, vieux frère!
J’ai mis pied sur le sol turc avec autant de préjugés dans mes bagages que mes valises elles-même! Peu à peu, mon séjour là-bas s’est chargé de briser mes idées préconçues sur ces Levantins et ce pays à l’allure austère.
Tant de merveilles, j’ai vu en Turquie! C’est un pays où la beauté, aussi cruelle que ses habitants parfois, vous arrache les émotions à même le cœur dans un cri d’admiraton qui ne parvient à sortir. La Cappadoce, le lac de Van, le plateau anatolien…Une nature surréaliste : parfois sauvage, parfois domptée avec finesse.
T’ai-je dit que je me suis fait réveiller par le muezzin, à Istanbul? L’appel à la prière a même devancé mon réveil-matin. Mais je n’en fus pas incommodé : ces chants ont une teinte de mélancolie. Mélancolique, une prière? Je devine aisément ton fou rire au moment de lire cette lettre. Je sais à quel point ma tendance à romancer tout aspect de la vie, t’exaspère. Plus tard, lors de la visite de la ville, mon guide m’initia à une soirée de poésie et chants populaires dans un café. Plutôt néophyte dans le langage turc, je me fis traduire les chansons et poésies dont la sonorité retenait mon attention. Basir, mon guide, s’est prêté à l’exercice avec grand plaisir. Beaucoup résonnaient agréablement à l’oreille, tant par les mots que par le rythme. J’ai trouvé dans ces vers un parfum d’antiquité. La riche et tumultueuse histoire de l’ancienne Constantinople doit sûrement avoir une emprise sur ses habitants.
Un peu plus tôt, lors de mon excursion à dos d’âne dans les plaines désertiques de Pamukale, notre équipée fut assaillie par une troupe d’enfants kurdes. Ces mioches s’étaient jetés sur nous sans aucune pudeur ni méfiance à notre endroit pour nous quémander la moindre petite babiole à portée de main. J’offris à ces petits mendiants un calepin et quelques crayons qui m’encombraient plus qu’ils me servaient. J’ai surpris dans ces regards un éclair de joie lorsque je leur demandai comment ils allaient et quel âge ils avaient, dans leur langue maternelle. Un Européen connaissant le Kurde?! Et condescendant à leur parler?
Je voudrais t’écrire davantage sur cette fabuleuse expédition, mais je m’épuise facilement. Vois-tu, un malaise digestif m’a cloué au lit. Le dîner d’hier, aussi succulent soit-il, a très mal passé et j’ai passé une nuit blanche, malade comme un chien. Ne t’en fais pas pour moi : je me porte beaucoup mieux, mais je manque de repos…même les natures les mieux douées ont des côtés faibles. Ma faiblesse, par exemple, c’est les saveurs du monde. Toi même tu sais à quel point je peux être gourmand!
Tu trouveras avec cette lettre quelques photographies et cartes postales. Et une recommendation : viens me rejoindre! Joins-toi à moi; le tour du monde ne sera que plus plaisant en compagnie de mon meilleur ami. Malgré ton apparente assurance, je sais que tu ne t’es pas encore remis de ta séparation avec Gisèle (après dix-neuf ans de vie commune). Je trouve dans tes dernières paroles un goût d’amertume. Sors de chez vous, mon vieux! Voyage! Rencontre d’autres gens! Ça va te changer les idées, crois-en un vétéran du divorce. C’était ma dernière offre. Dans le fond, tu sais ce que tu as à faire, à ton âge. Je vais te quand-même te regretter si tu ne viens pas.
À plus tard, éternel complice des jours pluvieux et heureux!
George
Nathalie Benoît,
Le 22 juillet, 2003
Le 15 mai, 1966
Salut, vieux frère!
J’ai mis pied sur le sol turc avec autant de préjugés dans mes bagages que mes valises elles-même! Peu à peu, mon séjour là-bas s’est chargé de briser mes idées préconçues sur ces Levantins et ce pays à l’allure austère.
Tant de merveilles, j’ai vu en Turquie! C’est un pays où la beauté, aussi cruelle que ses habitants parfois, vous arrache les émotions à même le cœur dans un cri d’admiraton qui ne parvient à sortir. La Cappadoce, le lac de Van, le plateau anatolien…Une nature surréaliste : parfois sauvage, parfois domptée avec finesse.
T’ai-je dit que je me suis fait réveiller par le muezzin, à Istanbul? L’appel à la prière a même devancé mon réveil-matin. Mais je n’en fus pas incommodé : ces chants ont une teinte de mélancolie. Mélancolique, une prière? Je devine aisément ton fou rire au moment de lire cette lettre. Je sais à quel point ma tendance à romancer tout aspect de la vie, t’exaspère. Plus tard, lors de la visite de la ville, mon guide m’initia à une soirée de poésie et chants populaires dans un café. Plutôt néophyte dans le langage turc, je me fis traduire les chansons et poésies dont la sonorité retenait mon attention. Basir, mon guide, s’est prêté à l’exercice avec grand plaisir. Beaucoup résonnaient agréablement à l’oreille, tant par les mots que par le rythme. J’ai trouvé dans ces vers un parfum d’antiquité. La riche et tumultueuse histoire de l’ancienne Constantinople doit sûrement avoir une emprise sur ses habitants.
Un peu plus tôt, lors de mon excursion à dos d’âne dans les plaines désertiques de Pamukale, notre équipée fut assaillie par une troupe d’enfants kurdes. Ces mioches s’étaient jetés sur nous sans aucune pudeur ni méfiance à notre endroit pour nous quémander la moindre petite babiole à portée de main. J’offris à ces petits mendiants un calepin et quelques crayons qui m’encombraient plus qu’ils me servaient. J’ai surpris dans ces regards un éclair de joie lorsque je leur demandai comment ils allaient et quel âge ils avaient, dans leur langue maternelle. Un Européen connaissant le Kurde?! Et condescendant à leur parler?
Je voudrais t’écrire davantage sur cette fabuleuse expédition, mais je m’épuise facilement. Vois-tu, un malaise digestif m’a cloué au lit. Le dîner d’hier, aussi succulent soit-il, a très mal passé et j’ai passé une nuit blanche, malade comme un chien. Ne t’en fais pas pour moi : je me porte beaucoup mieux, mais je manque de repos…même les natures les mieux douées ont des côtés faibles. Ma faiblesse, par exemple, c’est les saveurs du monde. Toi même tu sais à quel point je peux être gourmand!
Tu trouveras avec cette lettre quelques photographies et cartes postales. Et une recommendation : viens me rejoindre! Joins-toi à moi; le tour du monde ne sera que plus plaisant en compagnie de mon meilleur ami. Malgré ton apparente assurance, je sais que tu ne t’es pas encore remis de ta séparation avec Gisèle (après dix-neuf ans de vie commune). Je trouve dans tes dernières paroles un goût d’amertume. Sors de chez vous, mon vieux! Voyage! Rencontre d’autres gens! Ça va te changer les idées, crois-en un vétéran du divorce. C’était ma dernière offre. Dans le fond, tu sais ce que tu as à faire, à ton âge. Je vais te quand-même te regretter si tu ne viens pas.
À plus tard, éternel complice des jours pluvieux et heureux!
George
Nathalie Benoît,
Le 22 juillet, 2003
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