Pauvre Zina
Gracieuse, altière, grande et svelte dans son habit d’Amazone, Zenaïda Vladimirovna cravacha sa jument grise. Sonia, bien qu’encore jeune, répondait docilement aux commandes de sa cavalière. Loin des plaines de son Ukraine natal, Zina savait pourtant apprécier ces payages champêtres de la Russie, sa deuxième patrie. Son père était un boyard, attaché au frère du Tsar. Et c’était pour remercier Vladimir Borisovitch que ce digne membre de la famille impériale lui avait offert une luxueuse datcha située à quelques verstes de Moscou, une pléthore de serfs à son service. D’une douceur surprenante pour un seigneur russe, Vladimir savait gérer le personnel de sa propriété avec fermeté, sans trop avoir à utiliser le knout sur ses moujiks.
Âgé de 12 ans, le jeune écuyer suivait Zina comme son ombre. Veillant à ce que « Mademoiselle » ne tombe pas, le jeune homme s’aquittait de sa tâche avec grand zêle. Fils de l’intendant du Boyard, Vika considérait sa maîtresse comme sa seule famille. L’intendant Oleg semblait souvent ignorer qu’il avait un fils, depuis la mort de sa femme qu’il avait fort peu aimée d’ailleurs. Seule Zenaïda se préoccupait de cet enfant, qui éprouvait un attachement maladif pour la jeune noble.
Chevauchant allègrement sa fière Sonia, Zina laissait son esprit dériver vers un beau jeune homme au doux nom d’Alexei Ivanovitch. Membre du prestigieux corps des pages à Ekaterinenbourg, Alexei représentait l’image même du héros romantique des contes de son enfance dorée. À peine plus grand que son admiratrice, Alexei était svelte, mais possédait de larges épaules. Son visage était avenant, ponctué par un regard espiègle et enjoué, vert comme les steppes ukrainiennes au printemps. Même sa bouche, aux commissures souriantes, était moqueuse et sa pigmentation blonde-rousse, des cils aux cheveux, achevait de lui donner cette apparence d’homme-enfant. Mais cet ensemble était si harmonieux qu’il jouissait d’une très grande popularité auprès des jeunes filles. Zenaïda était irrésistiblement attirée par lui. Était-ce de l’amour? Zenaïda confondait-elle amour et coquetterie? Qui, de tous ses soupirants, était vraiment sincère dans ses discours d’amour éternel?
Mais Alexei Ivanovitch n’était pas comme les autres. Confiant, droit, toujours d’humeur égale et aussi adroit avec les chevaux qu’un centaure, il exerçait sur la jouvencelle une fascination qu’elle-même ne pouvait expliquer.
Hélas, ce cher Aliosha n’aura été guère plus qu’une chimère, puisque Zenaïda Vladimirovna était déjà promise à un autre homme. Son père l’avait fiancée à un très riche et lointain cousin, Youri Serguéïevitch. Contrat qui profitait davantage au père qu’à la fille. C’est ce qu’elle constata, cet après-midi, avec amertume. Ce répugnant Youri n’aurait même pas été le dernier de ses choix, même si la survie de la planète en aurait dépendu. C’était un lombric ventripotent et suintant, aux petits yeux porcins et lubriques. Sa bouche aqueuse dévoilait une dentition inesthétique et empestait des relents de viande fermentée et de choux gras. Son nez large et aplati n’aidait en rien son visage ingrat. Et en plus, c’était un coquet qui confondait « élégance » avec « excès ». Pour camoufler ses ongles mal nettoyés, il ornait ses doigts de grosses bagues serties de lourdes pierreries. Il annonçait sa présence avec les parfums de sa mère, qu’il portait à outrance. Et puisqu’elle se mit à penser à sa future belle-mère, le coeur de la belle se serra davantage. Acariâtre et possessive, Madame Adélaïde était convaincue jusqu’à l’aveuglement que le monde devait se prosterner devant son fils. Elle couvait Youri avec si peu de retenue, que la bonne société, dont tout deux faisaient partie, avait du mal à cacher sa pitié et son mépris envers eux.
Zina frissona d’horreur et chassa de sa tête ce sinistre individu une fois pour toutes. La date des noces était encore loin; elle pouvait encore penser à un moyen de se sauver de cette impasse, dusse-t-elle se jeter dans la Volga! S’imaginer en plein devoir conjugal avec cet escargot pestilenciel, soufflant comme un phoque sur elle, suffisait à la pauvre adolescente d’avoir envie de mettre fin à ses jours.
Mais si elle s’enfuyait, où irait-elle? Vers son bel Alexei? Elle n’était même pas sûre s’il se souvenait d’elle, depuis le dernier bal de l’hiver où ils n’avaient engagé qu’une brève conversation. Il faut qu’elle parte le plus loin possible, afin qu’elle ne soit ni reconnue, ni repérée. En Pologne, chez tante Olenka? Impossible. Celle-ci était tellement attachée à son frère, qu’elle aurait mouchardé en pensant bien faire. Tant pis! Zenaïda n’aurait d’autre choix que de se réfugier chez les Tziganes. Ces gens lui enseigneraient le violon comme elle avait secrètement voulu le jouer : à leur manière. Là, elle serait vraiment libre. Mais, qu’adviendrait-il de Vika, si elle mettait son plan en action? Elle l’emmenerait avec lui; personne de toute façon ne remarquerait son absence. Il élèverait les chevaux et manierait le fouet. C’est alors que la voix encore enfantine de son petit protégé la sortit de ses rêves de fugue. Il la prévenait que l’heure du souper approchait. D’autant plus que maître Vladimir était très à cheval sur la ponctualité.
Dans un soupir, la belle Zina fit faire une demi-volte à sa jument. Elle savait qu’au moment où elle mettrait un pied dans la datcha familiale, son désir de fuir s’envolerait en fumée. Elle était trop consciente de sa nature soumise envers ses parents et de son dégoût de déplaire à son père. Ce signe qu’elle attendait de la providence pour la délivrer de son cruel sort n’était pas arrivé et n’arriverait probablement jamais.
Son avenir—comme son fin visage—était si sombre, qu’elle se sentait étouffer, oppressée sous le poids du devoir filial auquel elle n’avait jamais failli (où était-ce seulement ce ciel si lourd qui, toute la journée, annonçait un orage qui tardait à arriver?). La jeune femme avait toujours fait ce qu’il avait été exigé d’elle. Mais s’unir à Youri, c’était au-dessus de ses forces.
Enfin, le tonerre gronda. Ne voulant pas être détrempée par la pluie, Zenaïda pressa sa monture à casser du trot au petit galop. Au loin, son père l’attendait sur le pas de la porte. Soudainement, un obstacle sugit de l’allée de cèdres et vint de placer sur sa route. Une roulotte bariolée, s’immobilisa en travers du chemin des deux promeneurs, étonnés d’une telle apparition. Deux hommes en sortirent et firent descendre l’héritière de cheval; doucement, sans mouvements brusques. L’intervention fut quand-même si rapide, que ni Zenaïda, ni Vika n’eurent le temps d’intervenir. Mais lorsque ces brigands conduisirent sa maîtresse dans la roulotte, sans résistance de sa part, Vika se débattit avec véhémence contre ceux qui le retenaient contre son gré. Il hurlait tous les jurons qu’il lui fut possible d’apprendre des cochers et palefreniers. Aux commandes, une femme d’une farouche beauté attendait ses complices, les rênes dans les mains; prête à partir au moindre signe de danger. Son visage était impassible, son expression était ferme, ses yeux reflétaient la ruse et l’autorité. Mais elle ne semblait pas menacante. Une Tzigane, une vraie! Elle parlait à son otage en romani sans se préoccuper de savoir si elle était comprise ou non. Le coeur de Zenaïda martelait sa poitrine. Excitation ou frayeur? Difficile à déterminer.
Avec le consentement de la mystérieuse conductrice de roulotte, la fille de Vladimir Borisovitch s’approcha de son écuyer, lui prit délicatement les épaules et lui murmura à l’oreille des paroles qui parurent le rassurer. Et ensemble, ils se livrèrent eux-même à leurs ravisseurs, sous le regard effaré, idigné, impuissant du boyard qui avait assisté à la scène de sa propriété. Tout était arrivé si vite! Il était trop tard pour partir à la rescousse
Nul ne sut ce qui arriva à Zenaïda Vladimirovna par la suite. Il reste à espérer que ces romanichels étaient en quelque sorte la délivrance qu’elle avait tant espéré. Son père envoya des milliers d’hommes à sa recherche, mais en vain. Il sombra dans le désespoir et le jeu jusqu’à ce qu’il trouve un semblant de paix dans un monastère à Smolensk.
La fin
Nathalie Benoît
Le 28 février, 2001
Gracieuse, altière, grande et svelte dans son habit d’Amazone, Zenaïda Vladimirovna cravacha sa jument grise. Sonia, bien qu’encore jeune, répondait docilement aux commandes de sa cavalière. Loin des plaines de son Ukraine natal, Zina savait pourtant apprécier ces payages champêtres de la Russie, sa deuxième patrie. Son père était un boyard, attaché au frère du Tsar. Et c’était pour remercier Vladimir Borisovitch que ce digne membre de la famille impériale lui avait offert une luxueuse datcha située à quelques verstes de Moscou, une pléthore de serfs à son service. D’une douceur surprenante pour un seigneur russe, Vladimir savait gérer le personnel de sa propriété avec fermeté, sans trop avoir à utiliser le knout sur ses moujiks.
Âgé de 12 ans, le jeune écuyer suivait Zina comme son ombre. Veillant à ce que « Mademoiselle » ne tombe pas, le jeune homme s’aquittait de sa tâche avec grand zêle. Fils de l’intendant du Boyard, Vika considérait sa maîtresse comme sa seule famille. L’intendant Oleg semblait souvent ignorer qu’il avait un fils, depuis la mort de sa femme qu’il avait fort peu aimée d’ailleurs. Seule Zenaïda se préoccupait de cet enfant, qui éprouvait un attachement maladif pour la jeune noble.
Chevauchant allègrement sa fière Sonia, Zina laissait son esprit dériver vers un beau jeune homme au doux nom d’Alexei Ivanovitch. Membre du prestigieux corps des pages à Ekaterinenbourg, Alexei représentait l’image même du héros romantique des contes de son enfance dorée. À peine plus grand que son admiratrice, Alexei était svelte, mais possédait de larges épaules. Son visage était avenant, ponctué par un regard espiègle et enjoué, vert comme les steppes ukrainiennes au printemps. Même sa bouche, aux commissures souriantes, était moqueuse et sa pigmentation blonde-rousse, des cils aux cheveux, achevait de lui donner cette apparence d’homme-enfant. Mais cet ensemble était si harmonieux qu’il jouissait d’une très grande popularité auprès des jeunes filles. Zenaïda était irrésistiblement attirée par lui. Était-ce de l’amour? Zenaïda confondait-elle amour et coquetterie? Qui, de tous ses soupirants, était vraiment sincère dans ses discours d’amour éternel?
Mais Alexei Ivanovitch n’était pas comme les autres. Confiant, droit, toujours d’humeur égale et aussi adroit avec les chevaux qu’un centaure, il exerçait sur la jouvencelle une fascination qu’elle-même ne pouvait expliquer.
Hélas, ce cher Aliosha n’aura été guère plus qu’une chimère, puisque Zenaïda Vladimirovna était déjà promise à un autre homme. Son père l’avait fiancée à un très riche et lointain cousin, Youri Serguéïevitch. Contrat qui profitait davantage au père qu’à la fille. C’est ce qu’elle constata, cet après-midi, avec amertume. Ce répugnant Youri n’aurait même pas été le dernier de ses choix, même si la survie de la planète en aurait dépendu. C’était un lombric ventripotent et suintant, aux petits yeux porcins et lubriques. Sa bouche aqueuse dévoilait une dentition inesthétique et empestait des relents de viande fermentée et de choux gras. Son nez large et aplati n’aidait en rien son visage ingrat. Et en plus, c’était un coquet qui confondait « élégance » avec « excès ». Pour camoufler ses ongles mal nettoyés, il ornait ses doigts de grosses bagues serties de lourdes pierreries. Il annonçait sa présence avec les parfums de sa mère, qu’il portait à outrance. Et puisqu’elle se mit à penser à sa future belle-mère, le coeur de la belle se serra davantage. Acariâtre et possessive, Madame Adélaïde était convaincue jusqu’à l’aveuglement que le monde devait se prosterner devant son fils. Elle couvait Youri avec si peu de retenue, que la bonne société, dont tout deux faisaient partie, avait du mal à cacher sa pitié et son mépris envers eux.
Zina frissona d’horreur et chassa de sa tête ce sinistre individu une fois pour toutes. La date des noces était encore loin; elle pouvait encore penser à un moyen de se sauver de cette impasse, dusse-t-elle se jeter dans la Volga! S’imaginer en plein devoir conjugal avec cet escargot pestilenciel, soufflant comme un phoque sur elle, suffisait à la pauvre adolescente d’avoir envie de mettre fin à ses jours.
Mais si elle s’enfuyait, où irait-elle? Vers son bel Alexei? Elle n’était même pas sûre s’il se souvenait d’elle, depuis le dernier bal de l’hiver où ils n’avaient engagé qu’une brève conversation. Il faut qu’elle parte le plus loin possible, afin qu’elle ne soit ni reconnue, ni repérée. En Pologne, chez tante Olenka? Impossible. Celle-ci était tellement attachée à son frère, qu’elle aurait mouchardé en pensant bien faire. Tant pis! Zenaïda n’aurait d’autre choix que de se réfugier chez les Tziganes. Ces gens lui enseigneraient le violon comme elle avait secrètement voulu le jouer : à leur manière. Là, elle serait vraiment libre. Mais, qu’adviendrait-il de Vika, si elle mettait son plan en action? Elle l’emmenerait avec lui; personne de toute façon ne remarquerait son absence. Il élèverait les chevaux et manierait le fouet. C’est alors que la voix encore enfantine de son petit protégé la sortit de ses rêves de fugue. Il la prévenait que l’heure du souper approchait. D’autant plus que maître Vladimir était très à cheval sur la ponctualité.
Dans un soupir, la belle Zina fit faire une demi-volte à sa jument. Elle savait qu’au moment où elle mettrait un pied dans la datcha familiale, son désir de fuir s’envolerait en fumée. Elle était trop consciente de sa nature soumise envers ses parents et de son dégoût de déplaire à son père. Ce signe qu’elle attendait de la providence pour la délivrer de son cruel sort n’était pas arrivé et n’arriverait probablement jamais.
Son avenir—comme son fin visage—était si sombre, qu’elle se sentait étouffer, oppressée sous le poids du devoir filial auquel elle n’avait jamais failli (où était-ce seulement ce ciel si lourd qui, toute la journée, annonçait un orage qui tardait à arriver?). La jeune femme avait toujours fait ce qu’il avait été exigé d’elle. Mais s’unir à Youri, c’était au-dessus de ses forces.
Enfin, le tonerre gronda. Ne voulant pas être détrempée par la pluie, Zenaïda pressa sa monture à casser du trot au petit galop. Au loin, son père l’attendait sur le pas de la porte. Soudainement, un obstacle sugit de l’allée de cèdres et vint de placer sur sa route. Une roulotte bariolée, s’immobilisa en travers du chemin des deux promeneurs, étonnés d’une telle apparition. Deux hommes en sortirent et firent descendre l’héritière de cheval; doucement, sans mouvements brusques. L’intervention fut quand-même si rapide, que ni Zenaïda, ni Vika n’eurent le temps d’intervenir. Mais lorsque ces brigands conduisirent sa maîtresse dans la roulotte, sans résistance de sa part, Vika se débattit avec véhémence contre ceux qui le retenaient contre son gré. Il hurlait tous les jurons qu’il lui fut possible d’apprendre des cochers et palefreniers. Aux commandes, une femme d’une farouche beauté attendait ses complices, les rênes dans les mains; prête à partir au moindre signe de danger. Son visage était impassible, son expression était ferme, ses yeux reflétaient la ruse et l’autorité. Mais elle ne semblait pas menacante. Une Tzigane, une vraie! Elle parlait à son otage en romani sans se préoccuper de savoir si elle était comprise ou non. Le coeur de Zenaïda martelait sa poitrine. Excitation ou frayeur? Difficile à déterminer.
Avec le consentement de la mystérieuse conductrice de roulotte, la fille de Vladimir Borisovitch s’approcha de son écuyer, lui prit délicatement les épaules et lui murmura à l’oreille des paroles qui parurent le rassurer. Et ensemble, ils se livrèrent eux-même à leurs ravisseurs, sous le regard effaré, idigné, impuissant du boyard qui avait assisté à la scène de sa propriété. Tout était arrivé si vite! Il était trop tard pour partir à la rescousse
Nul ne sut ce qui arriva à Zenaïda Vladimirovna par la suite. Il reste à espérer que ces romanichels étaient en quelque sorte la délivrance qu’elle avait tant espéré. Son père envoya des milliers d’hommes à sa recherche, mais en vain. Il sombra dans le désespoir et le jeu jusqu’à ce qu’il trouve un semblant de paix dans un monastère à Smolensk.
La fin
Nathalie Benoît
Le 28 février, 2001
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