Fugue pour un amour perdu…
Fuir. Fuir un deuil, se fuir soi-même lorsque la douleur nous broie les entrailles jusqu’à l’étouffement; l’urgence est dans la fuite.
J’ai dû ravaler mon angoisse à partir du moment où nous avons quitté le bureau du médecin, jusqu’à notre arrivée à la maison. J’ai dû réprimer un cri pour éviter que du ne l’entendes, mais c’était plus fort : ce cri profond, déchirant, interminable a secoué ma fondation et s’est prolongé jusqu’à la seconde même où tu m’as fait tes adieux. Je devais t’épargner mon désespoir; faible, j’aurais été inutile.
J’ai marché presque à genoux vers un obstacle à franchir, vers un défi destiné à déterminer ma place dans cet univers : suis-je encore parmi les vivants ou t’ai-je accompagnée dans la mort? J’ai entrepris le sentier escarpé vers le sommet, alimenté d’un sourd espoir : je voulais voir l’autre versant de la montagne. Comme si cette découverte me révèlerait les secrets de ton monde, dans l’au-delà.
C’est fou comme des mots et des gestes aussi banals peuvent changer votre vie! Un simple diagnostic—ce mot horrible sonne comme verdict—m’a dérobé de toute joie de vivre. J’ai lutté de toutes mes forces pour chasser de ma tête la morbide association d’idées en rapport avec la maladie : sang, chair, nécrose, hôpitaux, machines, mort, décomposition… Il s’agissait là de la personne la plus chère à mon cœur, et j’y songeais comme à un vulgaire macchabée. Je me suis dégoûté moi-même! J’ai tenté de garder ma contenance, pour toi, sur qui la fatalité était tombée. Tu avais beau être convaincue de mon indéfectible support dans l’épreuve, tu savais que tu étais seule. Toi seule allais peut-être mourir et je ne pourrais pas te suivre dans cette mystérieuse et inquiétante odyssée. Le monde allait continuer de tourner après ta mort. J’ignore qui de nous deux était plus sous l’effet de l’engourdissement. La réalité devait faire son chemin doucement, jusqu’à nos consciences. Ne pas craquer, ne pas pleurer, ne pas laisser la place au drame. En étions-nous seulement capables? L’heure était à la stupéfaction et au déni.
L’ascension fut d’abord insupportable. Je remettais tout en question et plus d’une fois j’ai voulu redescendre, mais je ne marchais que dans un sens : vers l’avant. Pas question de revenir sur mes pas! Puis, la fatigue s’est installée—fatigue morale. Je me disais : « Sans elle à mes côtés, je n’y arriverai pas! Sans elle pour m’encourager, ça n’en vaut pas la peine! »
Ma curiosité a pris le dessus au bout de quelques jours et le brouillard du passé endeuillé, assaillant aux mille visages, se dissipa pour laisser place à un vide. Ou plutôt des sentiments concrets : la fatigue dans mes chevilles, le roulement des cailloux sous pieds et le fouet cinglant des brindilles et des branches d’arbres sur mon visage…
On a beau dire que l’on aime avec le cœur, la vue de ton corps sous l’emprise de la maladie—décharné, métamorphosé, avili--était très difficile pour moi. Non pas parce que tu avais cessé d’être belle, mais parce qu’il trahissait la souffrance et exhibait avec insolence l’arrogant triomphe du mal physique sur les traitements. Les traitements... Eux aussi ont laissé leur marque sur toi, ils ont même grugé ta fierté! Il n’est de torture égale à celle de voir les gens qu’on aime souffrir, à moins de souffrir soi-même. Plus d’une fois tu m’as demandé « d’en finir », de tout arrêter, d’abandonner la partie. Mais je me suis rappelé ton courage et j’ai utilisé tes propres paroles pour d’aider à tenir le coup. Comme j’étais atteint par ta détresse! J’étais dépassé, perdu, invalide. J’étais partagé entre l’idée de te prendre dans mes bras, de trouver un moyen de transférer ton mal sur moi, ou de laisser la panique s’installer et me jeter par la fenêtre. Pardonne-moi, si dans mes moments de faiblesse, j’ai songé à t’abandonner! Mon cœur était tellement meurtri, tellement indigné par l’injustice de la vie envers toi, envers nous, qu’il m’était impossible de penser rationnellement.
J’ai fui, finalement. Pour la première fois, ça m’était permis. Tu n’étais plus là pour m’attendre. Plus rien ne me retenait, à présent. J’en suis même venu à penser que tu m’en as donné l’idée. Ce sont probablement les divagations d’un naufragé du chagrin; je devrais plutôt prendre la responsabilité de cette escapade. La montée fut plus aisée que prévu, mais avant que je n’aie atteint le sommet, une autre réalité vint m’atteindre personnellement : j’escaladais une colline, et non une montagne. Eh bien, faisons avec! Aucune nouvelle, aucun revers de fortune ni détournement de chance ne pouvaient me blesser aussi gravement que j'eusse été blessé auparavant. Je suis venu à bout de mon Everest et j’en ai savouré la victoire. L’ai-je fait pour moi, pour toi, ou pour nous?
J’ai pu suspendre l’agonie imminente de la séparation, grâce à toi. Tu ne supportais pas les larmes, alors je t’ai aimée dans la vie, et t’ai pleurée seulement après ta mort. Témoin de tes efforts pour vivre tes derniers jours dans le bonheur et l’enthousiasme, j’espère avoir tout fait pour te rendre vraiment heureuse. Je nous revois lors de cette date fatidique, entourés de parents et d’amis proches. Tu cherchais à nous faire rire. Mes bras t’ont servi de nid pendant ton passage de vie à trépas. Comme tu étais légère et lourde à la fois!
Mon âme hurla de chagrin avant de succomber à l’indolence.
De là-haut, j’ai l’impression de te toucher, même si ton enveloppe reste sous terre. Mon cœur, amputé de ta présence, bat encore. La fraîcheur de l’air me ravive : j’ai enfin lâché prise. J’ai laissé derrière moi la peur de mourir seul, de t’oublier, d’être ostracisé, une fois de mon célibat retrouvé. Tu m’as laissé avec une plaie béante, mais aussi mes plus beaux souvenirs.
*J’ai gravi une colline et m’assois solitaire sous un ciel vide; à mes pieds, s’endort comme un chien ma tristesse.
Le veuf inconnu
*Jaques Brault
Nathalie Benoît
2004-10-11
Fuir. Fuir un deuil, se fuir soi-même lorsque la douleur nous broie les entrailles jusqu’à l’étouffement; l’urgence est dans la fuite.
J’ai dû ravaler mon angoisse à partir du moment où nous avons quitté le bureau du médecin, jusqu’à notre arrivée à la maison. J’ai dû réprimer un cri pour éviter que du ne l’entendes, mais c’était plus fort : ce cri profond, déchirant, interminable a secoué ma fondation et s’est prolongé jusqu’à la seconde même où tu m’as fait tes adieux. Je devais t’épargner mon désespoir; faible, j’aurais été inutile.
J’ai marché presque à genoux vers un obstacle à franchir, vers un défi destiné à déterminer ma place dans cet univers : suis-je encore parmi les vivants ou t’ai-je accompagnée dans la mort? J’ai entrepris le sentier escarpé vers le sommet, alimenté d’un sourd espoir : je voulais voir l’autre versant de la montagne. Comme si cette découverte me révèlerait les secrets de ton monde, dans l’au-delà.
C’est fou comme des mots et des gestes aussi banals peuvent changer votre vie! Un simple diagnostic—ce mot horrible sonne comme verdict—m’a dérobé de toute joie de vivre. J’ai lutté de toutes mes forces pour chasser de ma tête la morbide association d’idées en rapport avec la maladie : sang, chair, nécrose, hôpitaux, machines, mort, décomposition… Il s’agissait là de la personne la plus chère à mon cœur, et j’y songeais comme à un vulgaire macchabée. Je me suis dégoûté moi-même! J’ai tenté de garder ma contenance, pour toi, sur qui la fatalité était tombée. Tu avais beau être convaincue de mon indéfectible support dans l’épreuve, tu savais que tu étais seule. Toi seule allais peut-être mourir et je ne pourrais pas te suivre dans cette mystérieuse et inquiétante odyssée. Le monde allait continuer de tourner après ta mort. J’ignore qui de nous deux était plus sous l’effet de l’engourdissement. La réalité devait faire son chemin doucement, jusqu’à nos consciences. Ne pas craquer, ne pas pleurer, ne pas laisser la place au drame. En étions-nous seulement capables? L’heure était à la stupéfaction et au déni.
L’ascension fut d’abord insupportable. Je remettais tout en question et plus d’une fois j’ai voulu redescendre, mais je ne marchais que dans un sens : vers l’avant. Pas question de revenir sur mes pas! Puis, la fatigue s’est installée—fatigue morale. Je me disais : « Sans elle à mes côtés, je n’y arriverai pas! Sans elle pour m’encourager, ça n’en vaut pas la peine! »
Ma curiosité a pris le dessus au bout de quelques jours et le brouillard du passé endeuillé, assaillant aux mille visages, se dissipa pour laisser place à un vide. Ou plutôt des sentiments concrets : la fatigue dans mes chevilles, le roulement des cailloux sous pieds et le fouet cinglant des brindilles et des branches d’arbres sur mon visage…
On a beau dire que l’on aime avec le cœur, la vue de ton corps sous l’emprise de la maladie—décharné, métamorphosé, avili--était très difficile pour moi. Non pas parce que tu avais cessé d’être belle, mais parce qu’il trahissait la souffrance et exhibait avec insolence l’arrogant triomphe du mal physique sur les traitements. Les traitements... Eux aussi ont laissé leur marque sur toi, ils ont même grugé ta fierté! Il n’est de torture égale à celle de voir les gens qu’on aime souffrir, à moins de souffrir soi-même. Plus d’une fois tu m’as demandé « d’en finir », de tout arrêter, d’abandonner la partie. Mais je me suis rappelé ton courage et j’ai utilisé tes propres paroles pour d’aider à tenir le coup. Comme j’étais atteint par ta détresse! J’étais dépassé, perdu, invalide. J’étais partagé entre l’idée de te prendre dans mes bras, de trouver un moyen de transférer ton mal sur moi, ou de laisser la panique s’installer et me jeter par la fenêtre. Pardonne-moi, si dans mes moments de faiblesse, j’ai songé à t’abandonner! Mon cœur était tellement meurtri, tellement indigné par l’injustice de la vie envers toi, envers nous, qu’il m’était impossible de penser rationnellement.
J’ai fui, finalement. Pour la première fois, ça m’était permis. Tu n’étais plus là pour m’attendre. Plus rien ne me retenait, à présent. J’en suis même venu à penser que tu m’en as donné l’idée. Ce sont probablement les divagations d’un naufragé du chagrin; je devrais plutôt prendre la responsabilité de cette escapade. La montée fut plus aisée que prévu, mais avant que je n’aie atteint le sommet, une autre réalité vint m’atteindre personnellement : j’escaladais une colline, et non une montagne. Eh bien, faisons avec! Aucune nouvelle, aucun revers de fortune ni détournement de chance ne pouvaient me blesser aussi gravement que j'eusse été blessé auparavant. Je suis venu à bout de mon Everest et j’en ai savouré la victoire. L’ai-je fait pour moi, pour toi, ou pour nous?
J’ai pu suspendre l’agonie imminente de la séparation, grâce à toi. Tu ne supportais pas les larmes, alors je t’ai aimée dans la vie, et t’ai pleurée seulement après ta mort. Témoin de tes efforts pour vivre tes derniers jours dans le bonheur et l’enthousiasme, j’espère avoir tout fait pour te rendre vraiment heureuse. Je nous revois lors de cette date fatidique, entourés de parents et d’amis proches. Tu cherchais à nous faire rire. Mes bras t’ont servi de nid pendant ton passage de vie à trépas. Comme tu étais légère et lourde à la fois!
Mon âme hurla de chagrin avant de succomber à l’indolence.
De là-haut, j’ai l’impression de te toucher, même si ton enveloppe reste sous terre. Mon cœur, amputé de ta présence, bat encore. La fraîcheur de l’air me ravive : j’ai enfin lâché prise. J’ai laissé derrière moi la peur de mourir seul, de t’oublier, d’être ostracisé, une fois de mon célibat retrouvé. Tu m’as laissé avec une plaie béante, mais aussi mes plus beaux souvenirs.
*J’ai gravi une colline et m’assois solitaire sous un ciel vide; à mes pieds, s’endort comme un chien ma tristesse.
Le veuf inconnu
*Jaques Brault
Nathalie Benoît
2004-10-11
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