Parfum de scandale
Gonesse-en-Vexin,
Octobre 10, 1808
Je sais, l’intervalle entre mes deux lettres, c’est à dire entre celle-ci et la précédente, a été longue. C’est qu’il se passe, chère amie, de singulières choses chez ma soeur aînée, Elsa. Imaginez-vous donc qu’à peine revenu de sa campagne en Espagne, M.Sévigné (mon militaire de beau-frère) a reçu une missive et est aussitôt reparti. Où? Nous l’ignorons tous. Pourquoi? Nous n’en savons rien. Inutile de vous décrire le branle-bas de combat dans le domaine familial. Sans compter la grande confusion qui règne dans l’esprit de ma pauvre soeur et de Madame sa belle-mère. Imaginez : il est parti sans avoir eu le temps d’embrasser sa femme et ses enfants! Nous sommes donc dans la plus grande obscurité quant aux motifs d’un départ aussi précipité. Sur ce, je vous embrasse et vous retrouverai bientôt, meine lieber Jael. Mais gardez-vous de votre côté de spéculer sur les interrogations que sucitent cette retraite hâtive de mon beau-frère. Je ne voudrais pas qu’à mon retour en Allemagne je sois obligée de dissiper les rumeurs sur une quelconque maîtresse, ou deuxième épouse en terre étrangère. Alors, au nom de notre amitié, évitez une fois pour toute de succomber à votre imagination trop vive. Je vous quitte et vous le ferez savoir s’il y a du nouveau.
Amelie Von Insbruck
Gonesse-en-Vexin
Novembre 12, 1808
Voilà un mois qui s’est écoulé. Vous qui vous mourez d’envie de me voir, je le sais : il y a longtemps que je vous promets de revenir en Allemagne. Et pourtant…me voilà encore au même domaine familial. Puissiez-vous pardonner mes longs silences : ces derniers événements ont été éprouvants.
Ma mère s’est bel et bien rendue jusqu’à nous et je tiens à ce que vous remerciiez Monsieur votre père pour les vins de son vignoble de Cologne. C’était très généreux de sa part. Ma mère en a pris un soin un soin jaloux, en se rendant jusqu’ici. Et une chance qu’elle est venue! Elle nous a été d’un secours inestimable; surtout à sa fille aînée. Ici, le temps semble s’être suspendu et les jours qui suivirent la redoutable nouvelle, ne sont que tristesse et tension. Mais où sont mes manières? Voilà des précisions sur le fameux après-midi du 20 octobre qui, je suis sûre, vous éclaireront.
Cet après-midi-là n’était aucunement destiné à être joyeux. La pluie avait ruiné nos projets de goûter et de promenades à dos d’âne. C’est lorsque le messager du Général apparut en catastrophe que notre vie à tous fut bouleversée. Après avoir lu la lettre qui lui était destinée, ma soeur tomba en syncope. Une fois remise, elle a à peine prononcé 5 mots et ce, jusqu’à aujourd’hui . Elsa est dans un état lamentable, absente à un point tel que je la remplace ; quand Pénélope et le petit Émile ont besoin de quelque chose, c’est à moi qu’ils font appel . Sa santé mentale nous préoccupe tous énormément.
Ah, tendre et fidèle Jael! Qui aurait cru que vos lubies prendraient, un jour, une forme réelle? Cependant, le mariage de M.Sévigné avec cette…intriguante dans la ville de V… était le moindre de nos souçis. Il était ivre! Ce contrat grotesque n’a donc aucune valeur. Non. Le pire , c’est que son état d’ébriété a fait ressortir sa nature impulsive : il a donc dilapidé la fortune de son ogresse …mais aussi la dot de son épouse légitime et une énorme part de sa fortune. Maudit soit le démon du jeu! Il fut en peu de temps criblé de dettes. Une fois dégrisé, il se crut suffisament en droit d’annuler son contrat de mariage et prêt à revenir à son foyer. C’était sans compter la lettre de cette odieuse femme vengeresse et ses avocats. Cher Justin! Il avait pris pour acquis que son haut rang au sein de l’armée de Bonaparte lui garantirait une certaine immunité contre les coups bas et la justice. Hélas! les dettes de notre cher lieutenant sont aussi celles de sa famille.
Depuis, nous sommes sans nouvelles de mon beau-frère. Par contre, nous auront bientôt des nouvelles du huissier. Le besoin de protéger ma soeur et ses enfants du spectacle du déshonneur nous incite à boucler nos valises au plus vite, sans omettre les seuls biens de valeur qui leur appartiennent encore. Vous vous demandez probablement ce qui adviendra de Mme Sévigné, la belle-mère de ma soeur? Étant donné que cette sainte femme est très attachée à sa bru et à sa belle-famille, nous lui rendons sa bienveillance en l’emmenant avec nous à la maison. C’est donc pourquoi nous nous reverrons enfin, meine Freundin! Comprenez : cette bonne bourgeoise de l’Alsace est veuve depuis déjà fort longtemps. Ne vous l’ai-je pas dit? Elle compte bien déshériter son fils; si jamais ce dernier daigne bien donner signe de vie.
Je vous embrasse et mets un terme à cette correspondance, puisque nous nous reverrons bientôt. Ressasser les pénibles événements de ces derniers temps m’a épuisée. Auf Wiedersehen!
Votre Amelie
P.S. Mon cher neveu et ma chère nièce
tiennent à vous embrasser tendrement,
bien qu’ils ne vous aient jamais vue.
Ne sont-ils pas adorables?
Gonesse-en-Vexin,
Octobre 10, 1808
Je sais, l’intervalle entre mes deux lettres, c’est à dire entre celle-ci et la précédente, a été longue. C’est qu’il se passe, chère amie, de singulières choses chez ma soeur aînée, Elsa. Imaginez-vous donc qu’à peine revenu de sa campagne en Espagne, M.Sévigné (mon militaire de beau-frère) a reçu une missive et est aussitôt reparti. Où? Nous l’ignorons tous. Pourquoi? Nous n’en savons rien. Inutile de vous décrire le branle-bas de combat dans le domaine familial. Sans compter la grande confusion qui règne dans l’esprit de ma pauvre soeur et de Madame sa belle-mère. Imaginez : il est parti sans avoir eu le temps d’embrasser sa femme et ses enfants! Nous sommes donc dans la plus grande obscurité quant aux motifs d’un départ aussi précipité. Sur ce, je vous embrasse et vous retrouverai bientôt, meine lieber Jael. Mais gardez-vous de votre côté de spéculer sur les interrogations que sucitent cette retraite hâtive de mon beau-frère. Je ne voudrais pas qu’à mon retour en Allemagne je sois obligée de dissiper les rumeurs sur une quelconque maîtresse, ou deuxième épouse en terre étrangère. Alors, au nom de notre amitié, évitez une fois pour toute de succomber à votre imagination trop vive. Je vous quitte et vous le ferez savoir s’il y a du nouveau.
Amelie Von Insbruck
Gonesse-en-Vexin
Novembre 12, 1808
Voilà un mois qui s’est écoulé. Vous qui vous mourez d’envie de me voir, je le sais : il y a longtemps que je vous promets de revenir en Allemagne. Et pourtant…me voilà encore au même domaine familial. Puissiez-vous pardonner mes longs silences : ces derniers événements ont été éprouvants.
Ma mère s’est bel et bien rendue jusqu’à nous et je tiens à ce que vous remerciiez Monsieur votre père pour les vins de son vignoble de Cologne. C’était très généreux de sa part. Ma mère en a pris un soin un soin jaloux, en se rendant jusqu’ici. Et une chance qu’elle est venue! Elle nous a été d’un secours inestimable; surtout à sa fille aînée. Ici, le temps semble s’être suspendu et les jours qui suivirent la redoutable nouvelle, ne sont que tristesse et tension. Mais où sont mes manières? Voilà des précisions sur le fameux après-midi du 20 octobre qui, je suis sûre, vous éclaireront.
Cet après-midi-là n’était aucunement destiné à être joyeux. La pluie avait ruiné nos projets de goûter et de promenades à dos d’âne. C’est lorsque le messager du Général apparut en catastrophe que notre vie à tous fut bouleversée. Après avoir lu la lettre qui lui était destinée, ma soeur tomba en syncope. Une fois remise, elle a à peine prononcé 5 mots et ce, jusqu’à aujourd’hui . Elsa est dans un état lamentable, absente à un point tel que je la remplace ; quand Pénélope et le petit Émile ont besoin de quelque chose, c’est à moi qu’ils font appel . Sa santé mentale nous préoccupe tous énormément.
Ah, tendre et fidèle Jael! Qui aurait cru que vos lubies prendraient, un jour, une forme réelle? Cependant, le mariage de M.Sévigné avec cette…intriguante dans la ville de V… était le moindre de nos souçis. Il était ivre! Ce contrat grotesque n’a donc aucune valeur. Non. Le pire , c’est que son état d’ébriété a fait ressortir sa nature impulsive : il a donc dilapidé la fortune de son ogresse …mais aussi la dot de son épouse légitime et une énorme part de sa fortune. Maudit soit le démon du jeu! Il fut en peu de temps criblé de dettes. Une fois dégrisé, il se crut suffisament en droit d’annuler son contrat de mariage et prêt à revenir à son foyer. C’était sans compter la lettre de cette odieuse femme vengeresse et ses avocats. Cher Justin! Il avait pris pour acquis que son haut rang au sein de l’armée de Bonaparte lui garantirait une certaine immunité contre les coups bas et la justice. Hélas! les dettes de notre cher lieutenant sont aussi celles de sa famille.
Depuis, nous sommes sans nouvelles de mon beau-frère. Par contre, nous auront bientôt des nouvelles du huissier. Le besoin de protéger ma soeur et ses enfants du spectacle du déshonneur nous incite à boucler nos valises au plus vite, sans omettre les seuls biens de valeur qui leur appartiennent encore. Vous vous demandez probablement ce qui adviendra de Mme Sévigné, la belle-mère de ma soeur? Étant donné que cette sainte femme est très attachée à sa bru et à sa belle-famille, nous lui rendons sa bienveillance en l’emmenant avec nous à la maison. C’est donc pourquoi nous nous reverrons enfin, meine Freundin! Comprenez : cette bonne bourgeoise de l’Alsace est veuve depuis déjà fort longtemps. Ne vous l’ai-je pas dit? Elle compte bien déshériter son fils; si jamais ce dernier daigne bien donner signe de vie.
Je vous embrasse et mets un terme à cette correspondance, puisque nous nous reverrons bientôt. Ressasser les pénibles événements de ces derniers temps m’a épuisée. Auf Wiedersehen!
Votre Amelie
P.S. Mon cher neveu et ma chère nièce
tiennent à vous embrasser tendrement,
bien qu’ils ne vous aient jamais vue.
Ne sont-ils pas adorables?
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