Distorsions historiques
Un bel après-midi de mars, un père et son fils sont assis côte à côte dans la salle à manger. L’heure est aux leçons.
-Merci, papa, de m’aider à réviser ma leçon d’histoire. Cet examen compte beaucoup pour la note finale du semestre.
-Ce n’est rien, Simon. C’est tout naturel pour un père d’aider son fils avec ses devoirs et en plus, ça me fait plaisir. Tu sais, l’histoire était une des matières fortes de papa, à l’école. Alors on commence?
-C’est parti!
-Hmmmm… Alors voilà. Hannibal, sur son éléphant, défendait Carthage et l’honneur de la belle Hélène (son amie de coeur) contre Alexandre de Troie, tandis que les Romains étendaient leur empire jusqu’en Barbarie. En ce même moment, les Vandales avaient démoli le mur de Jéricho.
-Wouah! Et c’est pour cette raison que le mot « vandale » existe?
-Cela va de soi… Dis, tu prends des notes? C’est que je ne veux pas parler pour rien, moi!
-Oui oui ça vient…Vandales…Jéricho. Une seule petite question, papa : Alexandre de Troie, c’était avant ou après Alexandre le Grand?
-C’était la même et seule personne, fiston! » Il y avait dans le ton du père une nuance de tendre reproche envers «l’ignorance » de sa progéniture, comme le sentiment de surprise et de plaisir mêlés d’avoir à lui apprendre.
-Mais…si je me souviens bien, dans mes livres il est écrit qu’Alexandre le Grand était Macédonien.
-Oh, tu sais, mon garçon, (il enroule son bras autour des épaules de son fils) c’était un même empire, uni sous une même bannière à la même époque. Poursuivons. Pendant que l’armée romaine étendait son campement jusqu’en Afrique pour civiliser les indigènes, l’empereur Jules César avait vaincu le roi Arthur dans un combat dont le trophée fut la célèbre épée du légendaire Arthur.
-Excalibur! » Lança fièrement Simon, content de savoir enfin un fait historique.
-Oui…non…n’était-ce pas Durandal? Où était-ce Excalibur? Non, attends je sais celle-là : la Joyeuse.
-La Joyeuse c’était l’épée de Charlemagne.
-Mais non, Charlemagne avait perdu son épée dans le lac, après avoir perdu un duel contre Jeanne d’Arc.
-Ah…le jeune écolier était de moins en moins convaincu et devenait de plus en plus confus. Pendant ce temps, le père continuait sa volée verbale d’anachronismes.
-Où en étais-je? Ah oui, Jeanne d’Arc, qui était d’ailleurs la belle-sœur d’Aliénor d’Aquitaine…
-Et la mère de Marie-Antoinette, c’est ça? Le petit garçon avait décidé de jouer un peu avec son père, dont les bourdes historiques et les écarts temporels devenaient de plus en plus évidents.
-C’est cela, mon fils! Je vois que tu apprends vite. Donc, pendant que Rome marchait sur les ruines de Constantinople, (décimée par la peste noire) un roi Zulu repoussa l’envahisseur Gengis Khan après combattu le lion de Némée. Et quelles furent ses célèbres paroles, lorsqu’il lança son cri victorieux, du haut du Mont des Oliviers?
-Euh… « Je suis le roi de la montagne »? Se hasarda Simon
-Hahahaha! Mais non! Il hurla à plein poumons : « Alea jacta est! », ce qui veut dire, en latin : le sort en est jeté.
-Mais pourquoi parlait-il latin puisqu’il était Zulu?
-Va savoir! La bible, à l’origine, n’était écrite que dans cette langue.
-Donc, tout ce que tu m’as raconté était écrit dans la Bible? » Aboya le garçon, de plus en plus étonné des extravagances de son père.
-Et comment! » Se contenta de répondre le patriarche, satisfait de son avantage apparent sur son enfant.
-Y a-t-il moyen de vérifier dans ce fameux livre, au cas où mon professeur me demande des références?
-Nous n’en n’avons pas ici. Ta mère et moi sommes athées, alors la présence d’une bible à la maison n’aurait aucune pertinence. De toute façon, tu as tes notes. Tu n’as donc aucune raison de t’inquiéter.
-D’accord…
C’était l’heure du souper. Père et fils débarrassèrent la table de toute fourniture scolaire et se servirent à manger. Plus tard, la mère arriva du travail juste à temps pour border son fils avant qu’il ne tombe de sommeil.
-Comment s’est passée la leçon d’histoire avec papa? » Demanda la maman de Simon. Un large sourire se dessina sur son visage.
-Le pauvre croit m’avoir dupé avec ses sornettes. Tu aurais dû voir comment il a massacré l’histoire! C’était truffé de fautes : dans les personnages, dans le temps, dans la géographie… » Lorsqu’il vit le sourire de sa mère s’effacer pour prendre un air désapprobateur, le garçon se hâta de la rassurer : «Oh, ne t’en fais pas maman, je suis sûre d’avoir une bonne note. »
-Une bonne note? Avec ce que ton père t’a bourré dans le crâne? Tu déraisonnes, mon petit!
-Oui oui, maman, tu peux respirer. Vois, sur mon bureau repose un essai intitulé : « L’art de vivre avec un parent décrocheur ». Mon travail est terminé, proprement fait; tu n’auras qu’à le vérifier et y faire quelques corrections si cela s’impose. Tu pourras ainsi constater ta chance d’avoir un môme aussi rusé que moi. » Sa bouche s’ouvrit lentement pour échapper un énorme bâillement. « Bonne nuit maman.»
-Bonne nuit, mon chéri. » Un baiser sur le front, les lumières s’éteignent. Une porte se ferme. Bien malgré lui, l’enfant rêve à Gengis Khan croisant le fer avec Jeanne D’arc, à dos d’éléphant, tandis que Saladin entre dans Paris pour affronter l’armée de Napoléon. Des aventures fort abracadabrantes pour un jeune subconscient
Nathalie Benoît
Le 28 février, 2004
Un bel après-midi de mars, un père et son fils sont assis côte à côte dans la salle à manger. L’heure est aux leçons.
-Merci, papa, de m’aider à réviser ma leçon d’histoire. Cet examen compte beaucoup pour la note finale du semestre.
-Ce n’est rien, Simon. C’est tout naturel pour un père d’aider son fils avec ses devoirs et en plus, ça me fait plaisir. Tu sais, l’histoire était une des matières fortes de papa, à l’école. Alors on commence?
-C’est parti!
-Hmmmm… Alors voilà. Hannibal, sur son éléphant, défendait Carthage et l’honneur de la belle Hélène (son amie de coeur) contre Alexandre de Troie, tandis que les Romains étendaient leur empire jusqu’en Barbarie. En ce même moment, les Vandales avaient démoli le mur de Jéricho.
-Wouah! Et c’est pour cette raison que le mot « vandale » existe?
-Cela va de soi… Dis, tu prends des notes? C’est que je ne veux pas parler pour rien, moi!
-Oui oui ça vient…Vandales…Jéricho. Une seule petite question, papa : Alexandre de Troie, c’était avant ou après Alexandre le Grand?
-C’était la même et seule personne, fiston! » Il y avait dans le ton du père une nuance de tendre reproche envers «l’ignorance » de sa progéniture, comme le sentiment de surprise et de plaisir mêlés d’avoir à lui apprendre.
-Mais…si je me souviens bien, dans mes livres il est écrit qu’Alexandre le Grand était Macédonien.
-Oh, tu sais, mon garçon, (il enroule son bras autour des épaules de son fils) c’était un même empire, uni sous une même bannière à la même époque. Poursuivons. Pendant que l’armée romaine étendait son campement jusqu’en Afrique pour civiliser les indigènes, l’empereur Jules César avait vaincu le roi Arthur dans un combat dont le trophée fut la célèbre épée du légendaire Arthur.
-Excalibur! » Lança fièrement Simon, content de savoir enfin un fait historique.
-Oui…non…n’était-ce pas Durandal? Où était-ce Excalibur? Non, attends je sais celle-là : la Joyeuse.
-La Joyeuse c’était l’épée de Charlemagne.
-Mais non, Charlemagne avait perdu son épée dans le lac, après avoir perdu un duel contre Jeanne d’Arc.
-Ah…le jeune écolier était de moins en moins convaincu et devenait de plus en plus confus. Pendant ce temps, le père continuait sa volée verbale d’anachronismes.
-Où en étais-je? Ah oui, Jeanne d’Arc, qui était d’ailleurs la belle-sœur d’Aliénor d’Aquitaine…
-Et la mère de Marie-Antoinette, c’est ça? Le petit garçon avait décidé de jouer un peu avec son père, dont les bourdes historiques et les écarts temporels devenaient de plus en plus évidents.
-C’est cela, mon fils! Je vois que tu apprends vite. Donc, pendant que Rome marchait sur les ruines de Constantinople, (décimée par la peste noire) un roi Zulu repoussa l’envahisseur Gengis Khan après combattu le lion de Némée. Et quelles furent ses célèbres paroles, lorsqu’il lança son cri victorieux, du haut du Mont des Oliviers?
-Euh… « Je suis le roi de la montagne »? Se hasarda Simon
-Hahahaha! Mais non! Il hurla à plein poumons : « Alea jacta est! », ce qui veut dire, en latin : le sort en est jeté.
-Mais pourquoi parlait-il latin puisqu’il était Zulu?
-Va savoir! La bible, à l’origine, n’était écrite que dans cette langue.
-Donc, tout ce que tu m’as raconté était écrit dans la Bible? » Aboya le garçon, de plus en plus étonné des extravagances de son père.
-Et comment! » Se contenta de répondre le patriarche, satisfait de son avantage apparent sur son enfant.
-Y a-t-il moyen de vérifier dans ce fameux livre, au cas où mon professeur me demande des références?
-Nous n’en n’avons pas ici. Ta mère et moi sommes athées, alors la présence d’une bible à la maison n’aurait aucune pertinence. De toute façon, tu as tes notes. Tu n’as donc aucune raison de t’inquiéter.
-D’accord…
C’était l’heure du souper. Père et fils débarrassèrent la table de toute fourniture scolaire et se servirent à manger. Plus tard, la mère arriva du travail juste à temps pour border son fils avant qu’il ne tombe de sommeil.
-Comment s’est passée la leçon d’histoire avec papa? » Demanda la maman de Simon. Un large sourire se dessina sur son visage.
-Le pauvre croit m’avoir dupé avec ses sornettes. Tu aurais dû voir comment il a massacré l’histoire! C’était truffé de fautes : dans les personnages, dans le temps, dans la géographie… » Lorsqu’il vit le sourire de sa mère s’effacer pour prendre un air désapprobateur, le garçon se hâta de la rassurer : «Oh, ne t’en fais pas maman, je suis sûre d’avoir une bonne note. »
-Une bonne note? Avec ce que ton père t’a bourré dans le crâne? Tu déraisonnes, mon petit!
-Oui oui, maman, tu peux respirer. Vois, sur mon bureau repose un essai intitulé : « L’art de vivre avec un parent décrocheur ». Mon travail est terminé, proprement fait; tu n’auras qu’à le vérifier et y faire quelques corrections si cela s’impose. Tu pourras ainsi constater ta chance d’avoir un môme aussi rusé que moi. » Sa bouche s’ouvrit lentement pour échapper un énorme bâillement. « Bonne nuit maman.»
-Bonne nuit, mon chéri. » Un baiser sur le front, les lumières s’éteignent. Une porte se ferme. Bien malgré lui, l’enfant rêve à Gengis Khan croisant le fer avec Jeanne D’arc, à dos d’éléphant, tandis que Saladin entre dans Paris pour affronter l’armée de Napoléon. Des aventures fort abracadabrantes pour un jeune subconscient
Nathalie Benoît
Le 28 février, 2004
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