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Archives II

Brèves artistiques

La danse du verre


Dans une ardente étreinte dansent des coloris moirés dans une forme embryonnaire. Dans une ronde joyeuse, tournent les jaunes orangés de flamme, les rouges de baies estivales, les pourpres de minuit céleste, les verts de forêt nocturne et les bleus aquatiques.

Synergie éclatée dans un brouillon volcanique, la valse des pigments de verre déplace sa spirale polychrome, du four infernal aux lèvres attentionnées de l’artisan. Un plat est en train de naître d’un globe.

Une telle explosion de vie dans un seul plat en fera voir de toutes les couleurs à son futur propriétaire. Il pourra y voir deux bras embrasser le monde, un sourire dans le ciel rougi, un drôle d’arbre crochu aux racines désorientées, un crépuscule hanté par des spectres en fumée, le sol découvrant un tapis de lave, un oiseau vermeil à l’aile brisée quittant l’azur pour voler vers quelque aventure et je ne sais quoi encore!

Dans un atelier suffocant, sans souliers luisant de transparence, danse la folie d’un homme en pleine ébullition. Il nourrit sa créativité dans la souffrance de la matière et la terrible puissance du feu. Essence, naissance, effervescence, se succèdent sans se nommer, et l’immatériel et le matériel s’entrechoquent, tout comme les éclats prismatiques fondent et se fondent dans une orgie de vitalité.

En ce lieu règne une chaleur torride, envahissante, consistante, étouffante. C’est l’univers de Vulcain où l’artiste, tel un dieu, insuffle la vie à des cristaux pour en faire un tout fluide, éthéré, translucide et fragile. Dans l’atelier du souffleur, art et chimie se complètent, imaginaire et matière fusionnent dans une danse panachée, immortalisée dans le verre comme les athlètes d’autrefois sur les vases grecs.

Le résultat est harmonieux, l’œuvre resplendit d’énergie; les yeux ont peine à s’en rassasier.


D’après « Combustion », de Sophie Zablan de Cayetti


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Quand quatre-vingt mille yeux vous contemplent…



Ils sont là. Tous. Des milliers de yeux vous regardent, vous scrutent, reflètent leurs jugements sur vous, vous dissectent, vous déshabillent l’âme jusqu’à ce que vous fondez sur place, ou regardez ailleurs. Leurs regards, d’une impitoyable insistance, ne sont pas tous nécessairement portés vers la mesquinerie. C’est simplement la manifestation d’une naturelle curiosité. Ils cherchent à savoir si vous êtes comme eux, l’un d’eux, si vous présentez un quelconque trait auquel ils pourraient s’identifier, qui les rassurerait. Pénible, sur le moment, mais impossible de détourner le regard : ils sont quarante mille à vous barrer la route.

Je dis toujours « ils »; j’aurais pu dire « elles », mais ils se ressemblent tous, alors je tente de rester neutre.

Elle est puissante, l’œuvre de Gormley! Ses petits personnages ont beau être faits de terre cuite, et être inférieurs en taille et dimension, ils sont tout de même intimidants en si grand nombre! Bien que ce soit un groupe homogène, les figurines ne sont pas parfaitement identiques! Comme une foule dans un stade, rassemblée pour un concert. Tous ces gens anonymes aux yeux de la personne sur scène, ont tous une âme bien distincte. Seulement, leur individualité s’estompe en si grand nombre.

Peut-être est-ce là la grande force de cette œuvre de terra cota : il est facile de s’identifier à ces petits bonhommes sans visage et sans identité. Malgré leur ingrate silhouette, ils évoquent une foule humaine. Les yeux y sont aussi pour quelque chose. Et si une masse aussi importante venait à disparaître par quelque catastrophe écologique, génocide ou autre mort collective? Le secret de l’âme s’en va avec chaque individu. C’est autant d’étoiles appelées à mourir dans le ciel, autant de flocons de neige emportés par le vent; quarante mille lanternes éteintes pour céder la place à l’obscur vide causé par cette énorme perte.

Et l’on peut se dire : « Ce pourrait être moi, parmi les victimes. Pourquoi lui, pourquoi elle? » La vie n’est guère sélective. Elle donne et prend sans compter ni délibérer. Voilà donc à quoi tient la mort : de cruelles réclamations sans rappel, sans discrimination et sans cause. Faudrait-il remercier son destin du temps qui nous est donné?

En regardant les statuettes d’Anthony Gormley, j’avais pensé à une expérience à tenter dans l’exposition. Ça s’appellerait « Jouer à Dieu » et l’expérience consisterait à choisir une statuette d’argile parmi toute cette foule devant soi et demander sa mise à mort comme si l’on était une déité ou un juge. Avec ce choix en apparence facile, des restrictions s’imposeraient—ou plutôt des questions : « Pourquoi cette figurine (ou cette personne) en particulier? Pourquoi pas l’autre, à gauche ou à droite? Pourquoi avoir hésité ou ne pas avoir hésité?
La raison invoquée pourrait être pragmatique ou imaginative : cette figurine/personne m’a volé, m’a trompé, a couché avec ma femme, a tué mon frère, m’a ruinée, etc.

Le caractère impersonnel des personnages d’argile aiderait, selon moi, à choisir sa victime. Peut-être l’expérience ne serait pas concluante, mais elle m’inciterait personnellement à m’interroger sur l’importance qu’a chaque être humain sur terre, ainsi que sur le geste d’enlever la vie à quelqu’un, de décider qui doit vivre et qui doit mourir. De telles questions sont encore pertinentes, puisque la peine de mort existe encore dans certains pays et des gens meurent en grand nombre, encore aujourd’hui.

Encore des interrogations et ce ne sont sûrement pas les dernières! L’art est un tel médium pour la métaphysique, qu’il m’est difficile de ne pas aborder, avec une certaine profondeur, l’œuvre choisie. Derrière tout artiste, il y a un penseur; derrière la mer de statuettes de Gormley, un miroir de ce que nous sommes : imposants en nombre, insignifiants face à la vie, uniques, beaux et fragiles.

Qui sait? Parmi tous ces yeux fixes se cache peut-être une paire dont la perspective est en tout point identique à la mienne. Un genre d’âme sœur sous forme de poupée vaudou…ou personnage de terre cuite.

D’après «Field », d’Anthony Gormley


Nathalie Benoît
Le 9 janvier, 2004

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