Conseil tenu par les rats
Les rats avaient tenu conseil car tout le monde de la gent rat était embarrassée : tous se trouvaient au chômage. Les rats propageaient les maladies chez les humains, mais depuis peu, d’autres espèces du règne animal avaient usurpé le pouvoir sacré de contaminer.
Le rat en chef prit la parole, appuyé par le silence respectueux de l’assistance.
Mes frères rats (et cousins, petits cousins, oncles et tantes...), l’heure est grave. La belle époque où nos nobles ancêtres donnaient la peste semble révolue. Nous avons de la compétition! En Afrique, depuis que des primates ont, semble-t-il, transmis le V.I.H., tout le monde ne parle que de Sida! Bien sûr, nos pères pensaient que ce ne serait qu’un feu de paille, mais la tendance s’est maintenue depuis les années 1980, où on a repéré les premiers cas en Amérique. Si nous ne faisons rien, nous allons nous faire supplanter par la concurrence.
Un effroyable concert de couinements acclama l’orateur. Il fit une pause et reprit.
Et maintenant, qu’est-ce qui nous tombe dessus? Des moustiques, gonflés d’arrogance—et de sang—nous font la barbe avec le virus du Nil, allant même jusqu’à s’attaquer aux pigeons et à nous autres rats. Cela devient un cercle vicieux, de sorte qu’aucun vecteur de maladie ne puisse entrer dans leur « club sélect ». Vous savez ce que cela signifie?
--Ouais, c’est la guerre! Sus aux moustiques! , dit un rat dans l’assistance, suivi par le reste de l’assemblée. Sus aux moustiques! À mort, les voyous volants!
--Mes amis, les temps changent et nous ne pouvons rien y faire. Il faut donc s’adapter. Lorsque même les inoffensifs bovins peuvent endommager la santé des hommes avec la maladie de la vache folle, il est grand temps de mettre à jour notre offensive. Voire, penser à l’impossible…Un jeune rat se leva et demanda d’un ton teinté d’appréhension.
--Votre Pestilence, vous ne songez tout de même pas…
--Eh bien oui, si nous en sommes là : je songe à créer une alliance avec nos vieux ennemis de toujours, les pigeons.
Un couinement mêlé de stupéfaction et d’indignation se fit entendre dans toute l’assemblée. L’on était au bord de l’anarchie : tout le monde parlait en même temps. Puis, quelques uns d’entre eux protesta haut et fort.
--Vous n’y pensez pas! Nous avons été les rivaux des pigeons depuis si longtemps. Pourquoi nous viendraient-ils en aide?
--Parce que cette alliance les avantagerait autant qu’elle les nous avantagerait, de répondre le chef des rats.
--Les pigeons sont prétentieux. Ils nous ont toujours regardés de haut.
--Ils sont au pouvoir grâce à nous…j’ai de quoi leur rafraîchir la mémoire.
Soudainement, un rat rendit le conseil coi : c’était Globule, l’espion des laboratoires.
--Des nouvelles du Grand Labo, camarade Globule?
--De bonnes et mauvaises, Grand Chef. La bonne d’abord : j’ai eu un télégramme des Profondeurs Urbaines. Les Indésirables des bas niveaux sentent la révolution et veulent se joindre à vous, combattre à vos côtés.
Tous retinrent leur souffle. Même les rats des villes se méfiaient des rats d’égouts; ils les avaient en dédain.
--Nous acceptons leur aide. Envoyez-leur un télégramme en retour. Nous n’avons pas le choix, mes amis. Et la mauvaise nouvelle?
--Les savants ont repéré un exode de ratons laveurs porteurs de rage, vers les villes. Notre territoire est de plus en plus menacé.
Le chef de conseil enleva ses toutes petites lunettes (imaginez des lunettes de rat!), fit une pause, parcouru de son regard l’assemblée à ses pattes et, dit d’un ton grave et solennel :
--Mes amis, parents proches et éloignés, clan des Noirs et des Bubons…Peste soit à nos ennemis! La guerre est déclarée aux ennemis des rats!
Nathalie Benoît
Le 25 octobre,2004
D’après la fable de Lafontaine et l’illustration de Gustave Doré.
Les rats avaient tenu conseil car tout le monde de la gent rat était embarrassée : tous se trouvaient au chômage. Les rats propageaient les maladies chez les humains, mais depuis peu, d’autres espèces du règne animal avaient usurpé le pouvoir sacré de contaminer.
Le rat en chef prit la parole, appuyé par le silence respectueux de l’assistance.
Mes frères rats (et cousins, petits cousins, oncles et tantes...), l’heure est grave. La belle époque où nos nobles ancêtres donnaient la peste semble révolue. Nous avons de la compétition! En Afrique, depuis que des primates ont, semble-t-il, transmis le V.I.H., tout le monde ne parle que de Sida! Bien sûr, nos pères pensaient que ce ne serait qu’un feu de paille, mais la tendance s’est maintenue depuis les années 1980, où on a repéré les premiers cas en Amérique. Si nous ne faisons rien, nous allons nous faire supplanter par la concurrence.
Un effroyable concert de couinements acclama l’orateur. Il fit une pause et reprit.
Et maintenant, qu’est-ce qui nous tombe dessus? Des moustiques, gonflés d’arrogance—et de sang—nous font la barbe avec le virus du Nil, allant même jusqu’à s’attaquer aux pigeons et à nous autres rats. Cela devient un cercle vicieux, de sorte qu’aucun vecteur de maladie ne puisse entrer dans leur « club sélect ». Vous savez ce que cela signifie?
--Ouais, c’est la guerre! Sus aux moustiques! , dit un rat dans l’assistance, suivi par le reste de l’assemblée. Sus aux moustiques! À mort, les voyous volants!
--Mes amis, les temps changent et nous ne pouvons rien y faire. Il faut donc s’adapter. Lorsque même les inoffensifs bovins peuvent endommager la santé des hommes avec la maladie de la vache folle, il est grand temps de mettre à jour notre offensive. Voire, penser à l’impossible…Un jeune rat se leva et demanda d’un ton teinté d’appréhension.
--Votre Pestilence, vous ne songez tout de même pas…
--Eh bien oui, si nous en sommes là : je songe à créer une alliance avec nos vieux ennemis de toujours, les pigeons.
Un couinement mêlé de stupéfaction et d’indignation se fit entendre dans toute l’assemblée. L’on était au bord de l’anarchie : tout le monde parlait en même temps. Puis, quelques uns d’entre eux protesta haut et fort.
--Vous n’y pensez pas! Nous avons été les rivaux des pigeons depuis si longtemps. Pourquoi nous viendraient-ils en aide?
--Parce que cette alliance les avantagerait autant qu’elle les nous avantagerait, de répondre le chef des rats.
--Les pigeons sont prétentieux. Ils nous ont toujours regardés de haut.
--Ils sont au pouvoir grâce à nous…j’ai de quoi leur rafraîchir la mémoire.
Soudainement, un rat rendit le conseil coi : c’était Globule, l’espion des laboratoires.
--Des nouvelles du Grand Labo, camarade Globule?
--De bonnes et mauvaises, Grand Chef. La bonne d’abord : j’ai eu un télégramme des Profondeurs Urbaines. Les Indésirables des bas niveaux sentent la révolution et veulent se joindre à vous, combattre à vos côtés.
Tous retinrent leur souffle. Même les rats des villes se méfiaient des rats d’égouts; ils les avaient en dédain.
--Nous acceptons leur aide. Envoyez-leur un télégramme en retour. Nous n’avons pas le choix, mes amis. Et la mauvaise nouvelle?
--Les savants ont repéré un exode de ratons laveurs porteurs de rage, vers les villes. Notre territoire est de plus en plus menacé.
Le chef de conseil enleva ses toutes petites lunettes (imaginez des lunettes de rat!), fit une pause, parcouru de son regard l’assemblée à ses pattes et, dit d’un ton grave et solennel :
--Mes amis, parents proches et éloignés, clan des Noirs et des Bubons…Peste soit à nos ennemis! La guerre est déclarée aux ennemis des rats!
Nathalie Benoît
Le 25 octobre,2004
D’après la fable de Lafontaine et l’illustration de Gustave Doré.
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